Courrier de Sophie Jacquemont, éducatrice spécialisée, à Emmanuel Macron

Monsieur Emmanuel MACRON
PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE FRANCAISE

Objet : Inquiétudes sur le financement de la psychiatrie Monsieur le Président de la République

Je suis actuellement éducatrice spécialisée en hôpital de jour et je travaille au quotidien auprès d’adolescents et de jeunes adultes autistes, entourés d’une merveilleuse équipe pluridisciplinaire.

Hier matin, à la radio j’entends de votre part: « Nous avons essayé depuis maintenant près de 3 ans de faire le maximum pour tous nos concitoyens qui vivent avec l’autisme au quotidien ». De belles paroles, mais hélas très loin d’une réalité qui n’a pas attendu cette crise sanitaire. En effet, en ce début d’année 2020, alors que le virus sévissait loin de chez nous, l’annonce tombe en réunion d’équipe. Dans le cadre de la réforme du financement de la psychiatrie, les postes d’encadrement de l’hôpital de jour sont gelés. Ceci arrive peu après le départ d’un éducateur, qui ne sera donc pas remplacé. En 2021, il y aura deux postes et demi en moins, et il faudra augmenter la file active. Je ne comprends pas. Plutôt je ne veux pas comprendre. Dans de telles conditions nous ne pourrons plus continuer à accueillir les jeunes autistes en grande difficulté.

A l’instant même où j’écris, des centaines de visages, de sourires, de larmes, de danses, de cris défilent, souvenirs de douze années de travail en institution.

Mais que vont-ils devenir ? Je pense à ces jeunes qui ont besoin d’un accompagnement de proximité pour comprendre l’autre et ne plus en avoir peur. Je pense à ces jeunes qui ne supportent pas le bruit de 150 élèves dans une cour de récréation. Je pense à ces jeunes qui ont besoin de clés pour décrypter le monde. Je pense à ces jeunes qui ont besoin de médias artistiques pour s’épanouir, d’un accompagnement pluridisciplinaire, d’un groupe, d’un lieu de socialisation rassurant, accueillant et adapté à leurs besoins.

Que vont-ils devenir, ces jeunes pour qui les maux, les angoisses se traduisent en coups, sur eux, sur l’autre ?

L’école inclusive ? Cette école, la plupart l’ont quittée et sont en institution après y avoir été abimés, et ces blessures parfois ne guérissent jamais. Pour les autres ce n’est tout simplement pas adapté. Je ne blâme pas l’école, elle fait ce qu’elle peut avec des moyens sans cesse diminués, elle aussi tente de survivre.

L’autre solution avancée : Le retour à domicile avec des prises en charges individuelles. En synthèse, le confinement à vie. Je vous laisse le soin de l’annoncer aux familles. En cette période, je réalise encore plus la richesse de notre action quotidienne, et je m’inquiète de l’état dans lequel nous allons récupérer nos patients, après plusieurs semaines au domicile, sans autres liens avec nous que des prises en charge téléphoniques. Je réalise que ce que nous faisons actuellement c’est un peu de l’avenir que vous nous promettez. C’est triste et c’est parfois violent.

L’institution est belle, l’institution est engagée, elle est humaine. Vous la pensez peut-être contre-productive mais si vous leviez un peu les yeux au ciel, un peu plus loin que la longueur de la dette, vous verriez à quel point elle vise à créer et entretenir un monde dans lequel chacun trouve sa place et ou la différence et la singularité créent une toute autre richesse.

Cette lettre n’aboutira peut-être pas, mais je ne laisserai pas mon métier mourir sans en dire un mot, et sans que vous n’en acceptiez votre part de responsabilité. A 35 ans et maman de deux petites filles, je veux croire à un Etat qui répare, qui panse et réajuste, plutôt qu’à un Etat qui creuse et casse, de quel côté vous situez-vous ?

Je vous prie de d’agréer, monsieur le Président de la République, l’expression de mes sentiments respectueux.

Sophie J, éducatrice spécialisée pour j’espère encore quelques années