Le cerveau, le cerveau, vous dis-je !

Le malade Imaginaire, Acte III, Scène 10, Molière.

Si en 1673  Molière avait matière à tourner en dérision les médecins de son temps, qu’écrirait-t’il aujourd’hui comme pamphlet contemporain au sujet du dogme du tout neurobiologique comme abord de la vie psychique, comme abord de l’humain.

De nos jours, nous n’avons plus de préoccupations autours des phlegmes ou des humeurs, nous ne pratiquons plus de  thérapeutique par la purge ou la saignée : tout viendrait du cerveau et de l’ADN. 

L’entièreté de la vie affective d’une personne se trouverait réduite aux neurotransmetteurs, connexions cérébrales et hormones. Le caractère singulier de chacun, sa personnalité n’aurait plus rien à voir avec son histoire personnelle ou familiale, ses rencontres, mais seraient dictés par son génome et le tout médié par du biologique. Tout ceci, nous explique-t-on, pour donner une représentation facilement appréhendable, fonctionnerait sur le modèle de l’ordinateur, vous savez, ce qui d’ailleurs pourrait bientôt remplacer l’Homme, si nous ne limitons pas le fantasme. Il y aurait un ADN qui code puis un cerveau et ses embranchements qui seraient le support déterminant du psychisme; l’humeur serait régi par les hormones. 

Cet abord actuel du psychisme infiltre largement les croyances communes mais vient pourtant d’une petite poignée de professionnels et chercheurs du champs de la santé mentale qui tentent d’imposer bien plus que des connaissances, une vision dogmatique.

Mais quand ce fantasme d’homme-machine pré-déterminé infiltre les croyances de certains professionnels et politiques, la catastrophe pointe le bout de son nez.

Ainsi, la particularité, le singulier et la complexité de la vie psychique qui intéresse chacun se retrouve annulé, rayé de la carte. Et la place est ainsi faite à la gestion managériale des soins psychiques et l’abord de la folie peut se faire à coup de procédures et protocoles déshumanisants dans ce qu’ils gomment la personne concernée. La pensée devient binaire: il y a les bons patients qui viennent aux rendez-vous, prennent leur traitement et ne font pas de vague et les mauvais qui remuent, nous secouent; il y a aussi  les bons soignants qui obéissent sans émettre de critique et les mauvais qui se positionnent en contre ou à côté. On classe les patients en les réduisant à des pathologies, on répertorie leur troubles avec des échelles. Il faut que les cases se remplissent, qu’elles ne restent pas vides. Tout devient objectivable, tout est maîtrisé, sous contrôle: pas de place à l’angoisse laissée par la rencontre de l’autre qui nous dépose sa souffrance psychique avec ce qu’elle comporte de bizarrerie et d’unique. Ainsi il devient possible de rendre des comptes, de réduire les patients à un nombre constituant une file active pour mieux doter les établissements qui font du chiffre – peu important la réalité du résultat final des soins. L’histoire peu glorieuse de la France dans la première moitié du 20ième siècle devrait servir de point de repère et nous alerter quant à la réduction de l’homme à un numéro, nous ne savons que trop les dérives idéologiques qui conduisent à ces comportements et leurs conséquences. Emmanuel Levinas, philosophe de l’amour et de la phénoménologie de l’autre plus que de l’être, nous avertissait déjà sur le totalitarisme administratif conduisant à une négation de l’autre en tant que visage de l’altérité. Ses préoccupations philosophiques ayant pris racines notamment dans l’expérience de cinq années dans les camps de concentrations en Allemagne, sont d’une actualité surprenantes. Nous sommes probablement bien loin encore de s’approcher des jours heureux.

Des T.E.D, en passant par les T.S.A. nous sommes arrivés aux T.N.D., autant de termes qui tentent de créer de nouvelles formes de pensée et de pratique d’une “néo-psychiatrie”. 

Autant de sigles déshumanisés qui racontent les soubassements d’une représentation du tout biologique et  l’aplatissement de la subjectivité, l’écrasement de la dimension inconsciente de la vie psychique. Et qui en disent long, notamment, sur cette volonté de sortir l’autisme du champs de la psychiatrie dans l’espoir déplacé de faire des économies. Car d’autres chiffres importent beaucoup également : ceux des budgets. Bien que les dotations soient de plus en plus réduites tant en moyens humains que matériels ces dernières années, cette nouvelle réforme du financement de la psychiatrie dans son essence même continue d’assécher les ressources de fonctionnement et en arrive à menacer l’existence à moyen terme de nombreuses structures de soins de la psychiatrie ambulatoire française. Il importe par les temps qui courent d’être efficient, efficace, productif: quelle violence! Les professionnels de la psychiatrie de secteur, héritage français précieux qui s’est construit sur plusieurs décennies, sont ainsi assimilés à des improductifs, les soins en psychiatrie ne sont pas rentables. Il peut se lire et s’entendre à la fois un mépris des patients en question et une suspicion des intentions soignantes. Et il y aurait pourtant long à écrire sur l’enseignement que l’on reçoit auprès de patients psychiatriques, de leurs parents, de leurs proches. Des leçons et beaucoup de questions  sur le sens de la vie et de ce qui se trame dans la relation à l’autre.

Sommes-nous à ce point prêts à brader les soins concernant les personnes dont les troubles altèrent leur rapport aux autres, les rendant presque toujours très vulnérables dans le monde qui nous environne et bien souvent dépendants ? Car cette réforme viendra en premier lieu altérer la prise en charge des patients requérant le plus d’attention et le plus de soins.

Sommes-nous prêts à se laisser dicter des conduites thérapeutiques qui rivaliseraient avec celles de Thomas Diafoirus tant elles manquent de sérieux et sont déconnectées des observations et prises en charge des soignants de terrain qui s’occupent réellement de ces patients ? 

Car il en va d’une atteinte à la liberté de pratique, à la liberté d’exercice et à la liberté de prescription alors que nous connaissons des thérapeutiques qui fonctionnent.

Sommes-nous prêts, plus largement, à renoncer à l’abord humain de la personne en soin avec le respect et la dignité que son trouble impose, à renoncer de traiter l’autre comme soi-même?

Car il en va de la considération collective et de la place faite à des personnes qui n’ont pas choisi leur condition et pour qui le minimum serait d’oeuvrer à soulager leur peine, de les accompagner décemment.

Par Laurine Mechali-Ringenbach, psychiatre