Situation de la pédopsychiatrie en France

Voici un tour d’horizon de la pédopsychiatrie française rédigé par la Sénatrice Laurence Cohen.
Elle y fait état des conséquences sur les soins psychiques d’enfants et d’adolescents, au niveau départemental et national, des économies et gestion actuelles. Pour interroger en définitive: quelle pédopsychiatrie voulons-nous pour les jeunes français?
A partir de la spécificité des soins chez l’enfant et des conséquences pour l’adulte de carences de soins dans l’enfance, elle y dépeint la disparité entre les régions et la complexité d’avoir des soins pour les plus jeunes aujourd’hui et alerte quant à une psychiatrie D’État.

Intervention de Mme Laurence Cohen, Sénatrice du Val-de-Marne, Vice-Présidente de la Commission Affaires SocialesMembre du Groupe Communiste, Républicain, Citoyen et Ecologiste
Débat CRCE :Situation de la pédopsychiatrie en France. 

Monsieur le Ministre
Mes Cher.e.s Collègues
Ce n’est pas la première fois que notre Haute-assemblée se préoccupe de la pédopsychiatrie puisqu’un rapport d’information « Situation de la psychiatrie des mineurs en France » a été publié en avril 2017 sous l’égide de nos collègues, Michel Amiel et du Président Milon, auquel je participais pour le groupe CRCE.

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Il faisait un certain nombre de propositions pour améliorer la situation en pédopsychiatrie, mais force est de constater, que près de 3 ans plus tard, et avec un changement de gouvernement, les choses n’ont pas évolué, ou alors dans le mauvais sens, et le diagnostic est aujourd’hui encore plus
dramatique. C’est justement pour faire un point d’étape 3 ans après, que notre groupe a fait la demande de ce débat. Quand on parle de pédopsychiatrie, on déborde le cadre de la santé stricto sensu, puisque ces professionnel.l.es sont amenés à travailler avec différents acteurs, dans le domaine social, médico-social, en lien, notamment, avec l’éducation nationale, la justice, avec comme objectif commun la protection de l’enfance. Je sais que personne ici n’ignore la réalité de la situation mais je
voudrais vous citer les propos du Docteur Bernard Golse, chef du service de pédopsychiatrie de l’hôpital Necker à Paris, qui alerte en disant : « Que va devenir un pays qui ne se donne plus les moyens de soulager la souffrance mentale de ses enfants et adolescents ? » ou encore ceux du professeur David Cohen, chef du service psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à la Pitié Salpétrière qui n’hésite pas, quant à lui, à parler de  « Tiers- Monde de la République. »
Cette situation nous interroge en tant qu’adultes et responsables politiques notamment sur l’aggravation des difficultés sociales, la fragilisation des repères, la violence économique et symbolique de notre société, les violences intra-familiales qui sont des facteurs de troubles psychiques, bien au-delà des simples
causes neuro-biologiques dans lesquelles certains voudraient enfermer la psychiatrie. Comment ne pas y voir le résultat d’années de restrictions budgétaires à tous les étages, ce qui, à la fois, aggrave les causes, et détruit tous les maillons d’une bonne prise en charge ?
Le rapport Moro – Brison de 2016 évaluait à un million le nombre de

jeunes faisant appel à la pédopsychiatrie, toutes prises en charge confondues. Ce même rapport estime que pour la psychiatrie hospitalière, environ 25% des patient.e.s sont des mineur.e.s.

Au delà de l’importance de ces chiffres, comment ignorer que les pathologies psychiques de l’enfant ne sont pas celles de l’adulte et qu’elles nécessitent un savoir-faire particulier. Quand un enfant va mal, il faut qu’il soit vu par un spécialiste de l’enfance.

C’est une discipline et une spécialité majeure, et pourtant, en 10 ans, le nombre de professionnels s’est réduit de moitié et la durée d’attente pour un premier rendez-vous dépasse parfois les dix-huit mois.

Dans certains départements, il n’y a plus de pédopsychiatre, et dans 10 départements, selon les chiffres de la DGOS de 2015, il n’y a plus de lit d’hospitalisation en pédopsychiatrie, entrainant l’hospitalisation de certains enfants en grande souffrance dans des services pour adultes ou loin de leur famille.

Une prise en charge précoce est la clef du mieux être de la personne, de sa possible guérison, celle-ci est parfois impossible, faute de professionnels et de structures.
Ma collègue Michelle Gréaume abordera la prévention dans son intervention mais je tiens à rappeler que la moitié des troubles psychiatriques à fort potentiel évolutif commencent avant 15 ans et pour les 3⁄4 d’entre eux avant 25 ans.

Il y a quelques années, la France, en matière de psychiatrie et de pédopsychiatrie, apparaissait comme pionnière et novatrice en créant notamment le secteur, pour déstigmatiser et sortir de la politique asilaire.

Aujourd’hui, tout ceci est mis à mal par l’intégration dans des GHT généraux, niant la spécificité de la psychiatrie, par les regroupements forcés de CMP et CMPP, voire par leur suppression pure et simple, éloignant un peu plus les patient.e s de ces structures de proximité, les laissant parfois dans une errance médicale, et sans soins. Ceci est d’autant plus paradoxal et inquiétant qu’un rapport mené notamment par notre collègue Députée Martine Wonner, préconise le tout ambulatoire en psychiatrie…. Mais avec quelles structures extérieures si elles n’existent plus ?

Pour illustrer mon propos, je citerai le cas du CMP de Chilly- Mazarin pour lesquels j’étais intervenue pour empêcher un transfert dans une autre ville au sein d’une zone d’activités industrielles difficile d’accès.

Malheureusement, cette délocalisation a eu lieu et a mis à mal tout le travail de lien que les professionnel-l-es ont tissé avec des associations, avec des partenaires locaux, avec la communauté éducative indispensables dans l’accompagnement et le suivi de ces enfants.

Les délocaliser éloigne les familles de l’accès aux soins auquel elles ont droit.
Cet exemple est loin d’être isolé.

Je voudrais citer un autre exemple que je crois, lui aussi emblématique. Lors de notre Tour de France des hôpitaux et des Ehpad, j’ai eu l’occasion avec mon collègue Pascal Savoldelli de me rendre en septembre dernier, à la Fondation Vallée, qui est un hôpital entièrement consacré à la pédopsychiatrie.

Situé à Gentilly, dans le Val-de-Marne, cet établissement renommé, connait lui aussi des difficultés.
Nos échanges avec les organisations syndicales, les usagers et la Direction vont toutes dans le même sens : baisse des dotations, impossibilité à prendre en charge la rénovation des locaux devenus trop exigus, non adaptés aux prises en charge des enfants et adolescents de plus en plus nombreux, aux pathologies qui se complexifient.
Et comme en psychiatrie générale, les professionnels dénoncent un poids du règlementaire, des protocoles et de l’organisationnel de plus en plus important au détriment du lien avec le patient, du dialogue, de l’écoute, de l’humain.

En Aquitaine, région pilote pour la pédopsychiatrie, les soignant.e.s sont inquiet.e.s de l’évolution des directives qui leur sont imposées notamment par l’ARS, dirigé par Michel Laforcade, auteur d’un rapport bien connu.

Ces hommes et ces femmes dénoncent ici comme ailleurs une certaine psychiatrie d’Etat, qui dicterait aux professionnels les principes et la façon de soigner, au risque de ne plus être financés s’ils ne suivent pas les préconisations.

Cette pression exercée sur les pratiques professionnelles en vue d’une homogénéisation, d’une standardisation des soins est inacceptable et se situe à l’inverse des besoins des patient.e.s.

Mes cher.e.s collègues, je crois que le point clé de notre débat doit être la question suivante : quelle psychiatrie, quelle pédopsychiatrie voulons-nous ?
On sait combien les pratiques sont différentes, entre les partisans d’une approche qui privilégie le traitement des symptômes par une réponse uniquement médicamenteuse, et les partisans d’une approche davantage centrée sur le psychisme, tout en faisant appel aux sciences humaines pour comprendre la complexité des souffrances individuelles.

Ne soyons pas naïfs sur l’intérêt de certains laboratoires pharmaceutiques, de voir se développer la première approche pour la rendre hégémonique. Cette tendance existe déjà très fortement aux Etats-Unis dans le traitement soi-disant de l’hyperactivité des enfants, à base de psychotropes même avant l’âge de 3 ans et de ritaline notamment… Les attaques contre la psychanalyse sont particulièrement inquiétantes et je citerai les propos du Docteur Sandrine Deloche, pédopsychiatre, membre du collectif des 39, «Nous pourrions chacun clamer un « j’accuse » sans précédent mais c’est évidemment collectivement que nous devons défendre une solidarité créatrice luttant contre la fabrique d’enfants malades étiquetés «handicap» pour laquelle seule l’approche neuro-scientiste serait effective, jetant la psychanalyse aux orties. »

Alors, certes, Madame la Ministre de la Santé, Agnès Buzyn, se targue d’avoir nommé un délégué ministériel à la santé mentale et débloqué quelques millions d’euros en faveur de la psychiatrie, notamment après des luttes mémorables telles que celle de Saint Etienne du Rouvray, mais la réponse est loin d’être à la hauteur.

Et ce d’autant, que nous le redisons ici, la réforme du financement de la psychiatrie, issue du dernier PLFSS, va là encore aggraver les choses avec l’introduction d’une part de T2A.

Quel paradoxe d’ailleurs !

Alors que la ministre, a reconnu la nécessité de revoir le financement à l’activité dans les hôpitaux généralistes, elle l’introduit dans les hôpitaux psychiatriques !!!
Et impossible de ne pas faire le lien entre l’austérité qui pèse sur la psychiatrie et la situation plus globale des hôpitaux publics dont les budgets se voient privés de 7 milliards d’euros depuis 10 ans.

Pour conclure mon propos, je voudrais faire quelques propositions qui, je l’espère Monsieur le Ministre, seront entendues. Avec les professionnels, il nous parait urgent :

  • –  D’augmenter le nombre d’heures de psychiatrie lors de la formation initiale d’infirmiers. Ce nombre a drastiquement fondu et est réduit au quasi néant en quelques années.
  • –  De maintenir des postes de professeurs d’universités pour la formation des jeunes médecins en pédopsychiatrie, trop d’entre elles en sont dépourvues.
  • –  D’améliorer la reconnaissance des compétences et qualifications des psychologues, au travers de leur statut de et leurs salaires qui doivent être largement revalorisés,
  • – D’augmenter le nombre d’orthophonistes.

Il faut en finir avec la précarité afférente à ces professions.

  • –  De fournir et développer des données épidémiologiques dont tous les professionnels ont besoin.
  • –  D’améliorer les dispositifs pour éviter les sorties sèches des jeunes majeurs de 18 ans des structures juvéniles au regard de la saturation dans les structures pour adultes.
  • –  Enfin, avez-vous un 1er bilan à nous communiquer sur les forfaits précoces pour la prise en charge des Troubles du Neuro-Développement (TND) et l’autisme ? Nous avions lors du PLFSS 2019 émis des doutes et les premiers retours que nous avons notamment concernant les POC (Plateforme d’orientation et de coordination) confirment nos inquiétudes. D’ailleurs qu’une lettre ouverte de praticiens vient d’être adressée au gouvernement pour détailler l’inutilité et le danger de ces POC. Mes cher.e.s collègues, en ce début d’année, permettez moi de souhaiter que chaque enfant qui en a besoin puisse être correctement pris en charge, ici, en France, et que l’accès à la pédopsychiatrie soit garanti pour tous sur tout le territoire à travers des structures de soins ambulatoires de proximité CMP et CMPP, en CATTP (centre d’accueil thérapeutique et à temps partiel) et en milieu hospitalier.

Je terminerai mon propos par une citation de Tony Lainé, précurseur et spécialiste de la pédopsychiatrie, issue de son livre ‘’Eloge de la Démocratie’’ « il me semble qu’en psychiatrie, la loi est, moins qu’ailleurs, à l’abri des dérives et des caricatures. Il faut si peu de choses dans les systèmes clos pour la faire glisser vers des attitudes autoritaires qui ne protègent plus que le pouvoir du chef, et entretiennent les autres dans des statuts d’enfants irresponsables. »

Je vous remercie