Montaigne, la cérébrologie et le passeport bipolaire. Episode 2

Le 29 avril 2021, la directrice déléguée de la santé de l’institut Montaigne s’inquiète dans une tribune parue dans Le Monde: de « l’absence d’une certaine forme de radicalité dans les décisions prises, la situation de crise profonde dans laquelle se trouve la psychiatrie »

Depuis 2007, la cérébrologie a sa fondation soutenue et financée par ce même Institut Montaigne. FondaMental s’est progressivement infiltrée dans l’appareil d’État et sur les plateaux télés jusqu’à devenir un acteur incontournable de la santé mentale. Le délégué à la psychiatrie nommé par le pouvoir macroniste en est directement issu.

Destruction explicite de la psychiatrie au profit de la cérébrologie, du big data et des start-up

Pour illustrer ce que nous avons avancé dans le premier épisode, rien de plus facile car tout est dit, sans état d’âme, sur le site de FondaMental qui développe « le passeport bipolaire ». Ce passeport bipolaire a fait l’objet d’un arrêté officiel publié au JO le 26 août 2019. FondaMental en fait la promotion sur son site. Sa directrice, Marion Leboyer, y dit sans ambage :

« Cette expérimentation concrétise les transformations souhaitées par les cliniciens et les patients vers une prise en charge globale (psychiatrique et somatique) et spécialisée, au sein d’un modèle économique incitant à la qualité et à l’efficience.Elle préfigure des évolutions qui pourraient s’appliquer aux autres maladies psychiatriques comme la dépression ou la schizophrénie. »

Le texte publié sur le site de FondaMental est organisé en trois chapitres : « l’innovation organisationnelle », « l’innovation technologique » et « l’innovation de tarification ».

Rappelons, comme l’a montré Rachel Knaebel, que l’institut Montaigne et de nombreuses entreprises du CAC 40 soutiennent FondaMental. L’institut a d’ailleurs co-édité le livre « Psychiatrie état d’urgence ». Au sein de la société française, l’institut Montaigne milite pour les réformes néolibérales des services publics. Il se réclame de « l’innovation », « l’égalité » et « l’efficacité ». Cette efficacité se présente comme altruiste et entend réduire les dépenses publiques et les coûts sociaux (ici les arrêts de travail).

De la première à la dernière ligne du site, l’enjeu est clairement énoncé. Sans complexe.

« En rupture avec le fonctionnement actuel de la psychiatrie française,Passport BP propose un parcours de soins spécialisé, spécifique aux personnes avec troubles bipolaires, en aval de leur passage dans un service de psychiatrie adultes (…) Passport BP propose d’expérimenter un nouveau mode de financement avec une bascule progressive d’un financement par la dotation annuelle de fonctionnement (DAF), budget global inégalitaire, inefficace et peu propice au déploiement de nouvelles organisations, à un financement forfaitaire au parcours, afin de dégager de nouvelles ressources pour la psychiatrie française tout en réduisant la dépense pour la collectivité par la limitation des hospitalisations et arrêts de travail. »

Le nouveau mode de financement est dans les tuyaux avec la réforme du financement de la psychiatrie et la mise en place d’une tarification de l’activité (T2A) en psychiatrie : la T2C (tarification de compartiments). Le branchement d’une conception de la prise en charge (fondée sur les algorithmes et les applications) s’articule à une rationalité économique qui s’appuie sur des pratiques d’évaluation (« Le nouveau mode de financement s’appuie également sur la mesure d’indicateurs de résultats »).

Vers des apatrides de la cérébrologie?

Si certaines associations de patients croient dans les promesses de la cérébrologie fondamentaliste néolibérale, et qu’elles sont utilisées pour en être la caution voire en faire la promotion, espérons qu’un contre point émerge.  Ce modèle de normalisation cérébrologique conviendra-t-il à toutes les associations d’usagers ?

Et s’il faut poursuivre dans ce drôle d’imaginaire colporté par un tel « passeport », quel sort sera réservé aux bipolaires et autres schizophrènes qui ne correspondront pas aux critères d’attribution et d’évaluation de ce passeport ? Deviendront-ils des « sans papiers » voire des apatrides de la cérébrologie ?

Analyse de texte

1) Sur le site, le premier chapitre est « une innovation organisationnelle », concept à la mode depuis qu’Agnès Buzyn, ancienne ministre de la Santé, a lancé le « fond d’innovation organisationnelle en psychiatrie », chargé de transformer l’organisation pour imposer des pratiques. L’organisation étant ici à entendre comme la bascule vers une logique de privatisation des soins accrues à l’aide des start-up de la santé mentale, telle que nous les retrouvons en fin de page.

2) Le deuxième chapitre est « l’innovation technologique grâce aux outils numériques ». Dans le chapitre 5 de « La révolte de la psychiatrie« , nous faisions un point sur l’utilisation du big data et sa fonction politique en lien avec des entreprises privées traitant les données de santé. FondaMental revendique ici ce qui s’apparente à un cauchemar pour les libertés publiques :

« Le projet Passport BP (Bipolaire) s’appuie sur une utilisation intensive des outils numériques et le traitement massif de données de santé pour piloter le projet de soin du patient (…). Inédite, la solution (MW…) permettra notamment un suivi rapproché des symptômes de la maladie facilitant la prise en charge rapide des crises et des événements somatiques. Au travers de l’utilisation de l’intelligence artificielle, MW permettra également d’introduire des logiques prédictives dans la prise en charge »

Logiques prédictives donc. Comment vont s’articuler ces logiques prédictives dans les autres pathologies quand on voit le débat actuel sur la potentielle réforme de l’irresponsabilité pénale ? Quand on voit également la loi de rétention de sûreté qui fonde l’enfermement d’une personne sur un potentiel passage à l’acte. Veut-on continuer notre entrée dans l’ère de Minority Report où le préventif s’efface au profit du prédictif ? Ou l’accompagnement singulier se mue en encadrement individualisé, de masse ?

« D’autres outils numériques seront mobilisés enfin comme la solution S…, un outil digital de psychoéducation, et la solution Happyn, un outil digital de remédiation cognitive »

L’articulation avec certaines pratiques de remédiation est claire. Il n’est plus question de soins ici mais d’éducation, de rémédiation. De prendre en charge un cerveau dysfonctionnant. Cela va jusque dans la nomination de ces programmes qui contiennent le terme « neuro ».

3) Le troisième chapitre est « l’innovation de tarification ». Il est central dans la construction de la contre-réforme du financement de la psychiatrie. Des institutions d’État comme la Cour des comptes ou l’IGAS vont publier des rapports légitimant l’analyse de FondaMental et qui seront repris dans la tribune pré-citée. Ils seront les promoteurs du paradigme de financement de l’Institut Montaigne et des pratiques qui le sous-tendent. S’il fallait encore s’en étonné, l’appareil d’État est au service du néolibéralisme. Les futures Assises en seront la confirmation.

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